Oui, incroyable mais vrai et s'il n'y avait pas eu autant de
témoins pour cette recherche ainsi que lors de la dépouille de l'animal retrouvé, nous n'aurions jamais osé vous la raconter de peur de passer pour des
affabulateurs.
Ce matin du lundi 10 octobre à 8h30, nous retrouvons
Jean-Marie (le tireur) accompagné de Claude, actionnaire de la même ACCA du Territoire de Belfort, ainsi que Patrick qui, lorsqu'il est libre, nous accompagne en
recherche.
C'est notre quatrième intervention depuis samedi, il en reste
encore une et nous pourrons ranger les affaires et nous occuper des chiens.
Jean-Marie nous explique qu'hier, en milieu d'après-midi, il a
tiré un sanglier d'environ 70 kg. Celui-ci sortait du bois poussé par des traqueurs sans chien et a traversé au pas une grande plaine à une centaine de mètres de lui. Il suppose que ses
deux balles ont fait mouche, la première ayant assurément fracturé une patte arrière assez haut dans la cuisse : un bout d'os a été retrouvé et il a vu la patte partir à
l'équerre.
L'animal est rentré dans un épais en limite avec la chasse
voisine,les chasseurs ont balisé, aucun chien n'a été mis en poursuite : c'est la recherche idéale.
Présentée à l'anschuss, Thaïs (c'est à son tour de travailler)
empaume de suite et démarre bon train. La pluie a effacé tous les indices mais en quelques minutes nous voilà à l'entrée de l'épais.
Habituellement, avec ce genre de blessure, qui plus est sans
poursuite par les chiens ou les hommes, l'animal se couche assez rapidement et nous pensons que nous allons vite être sur lui.
Le sanglier garde une coulée qui serpente dans l'épais, nous
avançons prudemment car il peut-être n'importe où et la chienne n'est pas à bon vent. Une dizaine de minutes plus tard, nous sortons de cette zone pour du grand bois, c'est bon, il va être là car il a dû souffrir énormément pour
traverser ce massif à cause des ronces qui devaient accrocher sa patte blessée.
Nous sommes obligés de calmer Thaïs qui travaille très vite et
nous oblige à la suivre à grandes enjambées. Elle est très énervée, on sent qu'elle a hâte d'en découdre. Les sentiments laissés par la bête lui font certainement comprendre qu'elle va
l'avoir.
Une bonne demi-heure plus tard, à notre grand étonnement,
voilà que nous sortons du bois pour de la grande plaine. Notre animal est tombé en voulant franchir un fossé et les traces laissées dans le talus nous montre qu'il a eu bien du mal à en
sortir.
Après avoir traversé un grand pré, il entre dans un maïs, aïe
!
Les maïs ce n'est pas ce que nous aimons le plus. Ce qui nous
inquiète c'est qu'il y a de fortes chances pour qu'il soit encore vivant, alors 70 kg de muscles dans un maïs, c'est pas de la tarte. Le champ est long mais large seulement d'une
centaine de mètre. Nous décidons d'en faire le tour pour voir s'il n'en est pas ressorti.
Cette manoeuvre ne donne rien, je décide alors de suivre le pas à
l'intérieur, Jean-Marie m'accompagne sans arme. Après avoir passé une dizaine de rangs, nous découvrons un endroit où le sol est aplati. Le sanglier s'est couché, il n'a pas fait de
bauge, il s'est juste couché. C'est la première reposée que nous trouvons et c'est surprenant car nous avons déjà parcourus plus d'un kilomètre. Nous poursuivons notre progression et trouvons la
sortie à l'opposé. Sandrine qui avait
anticipé s'aperçoit que Thaïs l'a repris. Effectivement la longe est tendue et la chienne gémit d'imptience.
Nous longeons alors des pâtures, un étang et le bruit du trafic sur
la RD 83 Mulhouse/Belfort commence à devenir perceptible, nous en prenons la direction.
Enfin, nous parvenons à l'orée d'un bois traversé par un petit ruisseau.
Nous pensons alors, c'est bon, il est dedans. Mais non, il a continué à avancer malgré les obstacles et nous commençons même à douter de la balle de patte arrière, d'autant plus que ce bois
lui offrait une multitude de remises.
Toujours est-il qu'au bout de deux heures, nous voilà au bord
d'une route très passante avec la chienne qui tire toujours autant sur la longe. Nous traversons, le sanglier longe un bois pour y trouver une entrée à sa convenance, nous décidons de faire une
pause et le point sur la situation actuelle.
Nous expliquons à nos accompagnateurs que maintenant les
chances de capture s'amenuisent car cela paraît incroyable qu'avec une telle blessure il ait pu faire cette distance semée d'embûches sans qu'il ait été initialement poursuivi . Nous émettons
l'hypothése que la deuxième balle de Jean-Marie a peut-être frappé la mâchoire car ce genre de blessure extrêmement douloureuse entraîne immanquablement une fuite éperdue. Claude estime que nous
avons déjà fait environ 5 kilomètres. Jusqu'où ira t-il maintenant ?
A cet instant, nous sommes loin de penser qu'il est là, à
seulement quelques mètres de nous, et capte nos conversations ainsi que nos odeurs car il est, lui, à bon vent.
Thais nous montre à nouveau des signes d'impatience, alors
nous repartons en longeant encore un peu le bois sur quelques mètres puis nous y pénétrons. La chienne lève alors le nez très haut en quête d'effluves qu'un changement de vent lui a apportées. La
zone est encombrée par des saules, des orties et de grandes plantes qui offrent un bon couvert avec une visibilité quasiment nulle.
Je vais seul inspecter le secteur, le passage de l'animal
est facile à suivre et au bout de quelques mètres, je constate qu'il est tombé dans un fossé profond, étroit et aux pentes très raides. Jean-Marie me rejoint et dit brusquement "on
dirait que les herbes ont bougé là !" .
"Là", c'est juste devant nous, de l'autre côté du fossé,
mais on n'y voit rien. Je descends, suivi par Jean-Marie, effectivement le pied est visible sur le bas du talus d'en face à un endroit où la pente est moins raide. J'en prends la
direction en me glissant sous les branches de saule. Jean-Marie qui a suivi le fossé dit alors "C'est tout piétiné ici !" .
Coincé dans les saules, je fais un petit détour pour le
rejoindre et entends : "Il est là !". Jean-Marie et moi sommes à trois mètres l'un de l'autre mais je ne vois rien. Il me glisse alors : "sur la gauche
!" .
Je me déplace un peu, effectivement il est bien là, allongé
sur le ventre dans sa bauge, prêt à bondir. Il est à moins de 5 mètres tout au plus, j'ai juste le temps d'épauler et tirer, bien qu'il démarre en trombe et disparaît, je suis certain du
placement de ma balle en plein coffre, je n'ai pas voulu viser la tête à cause du risque d'éclats.
Aussitôt Jean-Marie et moi entendons le trio resté en retrait
crier, le sanglier fonce dans leur direction mais fort heureusement s'écroule à leurs pieds. Ouf ! Il prenait la direction de la route distante d'une trentaine de mètres avec toutes
les conséquences que cela aurait pu engendrer car le trafic y est très dense.
Là encore, c'est incroyable que ma balle (35 wehlen) ne l'ait pas cloué sur place. En fait, il avait dû déclencher le processus de démarrage dans
sa tête et le corps a suivi l'ordre donné par son cerveau dés que j'ai appuyé sur la queue de détente.
Jean-Marie heureux d'avoir retrouvé son sanglier !
C'est une recherche classique qui n'a rien d'extraordinaire,
sauf que, et c'est là que le titre de ce récit prend toute sa dimension, cet animal avait : deux pattes atteintes : à l'avant, la balle de Jean-marie avait fracturé l'os très haut, et à la
cuisse, il portait une blessure par balle datant d'environ une semaine tant elle empestait, et tenez-vous bien : LES DEUX DU MÊME CÔTE !!! ???
La blessure à la patte avant
Déjà, sans le voir, on se dit que ce n'est pas possible, alors
pour nous qui avons suivi son trajet, c'est proprement impensable,
d'autant plus que la balle de cuisse avait complètement broyé le muscle et occasionné une boule d'environ 20 cm de diamètre qui avait provoqué un amaigrissement de tout le train
arrière. A notre connaissance aucun conducteur n'a été sollicité suite à ce tir. La blessure de patte avant correspondait à une des deux balles de
Jean-Marie.
Lorsqu'ils l'ont dépouillé, les membres de l'ACCA ont pu
précisement constater l'étendue des dégâts, ils n'en sont encore pas revenus et franchement, nous non plus. Comment cet animal a t-il pu faire cette distance avec des traumatismes aussi
importants ?
Si Jean-Marie nous avait dit : "Il est blessé, mais
je ne sais pas où la balle a pu le frapper", nous aurions peut-être arrêté la recherche au niveau de la route départementale, estimant que le sanglier portait une blessure
bénigne et qu'il n'y avait pas lieu de poursuivre eu égard au chemin parcouru et aux obstacles franchis.
C'est à méditer pour plus tard lorsque nous arrêterons une
recherche au bout de quelques kilomètres, en disant : "on ne l'aura pas, il n'est pas assez gravement blessé...!". Désormais, nous aurons toujours le doute, mais comment
faire ? Il faut bien s'arrêter à un moment. Heureusement que cette fois nous avons poursuivi, poursuivi quelques mètres de plus...
Alors, une fois encore, nous avons reçu une leçon, une
grande leçon de courage de la part de ce sanglier qui est allé "jusqu'au bout" dans des conditions qui dépassent notre imagination. Ce n'est pas la première, mais celle-là restera aussi, comme
certaines autres, gravée à jamais dans nos mémoires.
Nous ne trouvons aucune explication à l'exploit hors normes de
cet animal, si ce n'est que, blessé uneseconde fois en une semaine, il a tout fait pour s'éloigner au plus loin sachant qu'il ne pourrait plus bouger de sa dernière
remise. Il s'était installé
au bord de cette route où il savait que personne ne viendrait le déranger pour attendre la mort car la gangrène avait déjà fait son lent travail.
Nous lui avons rendu les honneurs qu'il
méritait.
Michel
De gauche à droite : Jean-Marie, Patrick, Claude (Thaïs et
Sandrine).
Apparement, on dirait que la recherche a été épuisante, n'est-ce
pas Patrick ?